Une école au paradis

Moméires d'un Dyslexique

         
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L’école.

1955

L’enfant, visiblement terrifié, se trouve là, au petit matin, au pied d’un grand bâtiment gris qui occupe à lui seul toute la longueur de la rue Roussel, chichement éclairée par un unique bec de gaz blafard. C’est l’école communale. Culotte courte, gros cartable, genoux flageolants, à contrecoeur il lâche enfin la main de sa mère et pénètre d’un pas lourd dans l’institution. Passé la porte monumentale, tous ses sens s’arrêtent de fonctionner, sa mémoire se brouille. Comme un somnambule, Frédéric se dirige vers la cour de récréation. Croyant se protéger d’on ne sait quoi, il s’isole auplus loin des jeux des autres enfants. Au coup de sifflet, il tente de trouver son rang, se case où il peut, se trompe plusieurs fois, sefait chasser, panique et enfin, par hasard sans doute, trouve le bongroupe d’élèves. Déjà la maîtresse pressée admoneste le retardataire. 

Le voilà dans la salle de classe. Il croit y être enfin, à l’abri. Mais, point de répit pour Frédéric. Il voit approcher, avec effroi, la maîtresse. Passant de banc en banc, elle interroge, tour à tour les elèves, pour tester le niveau de chacun.
- « Bheeeee » et « Uhuuuu », articule-t-elle.

L’enfant est alors supposé répondre
- « BU ».

Il faut croire que cette classe n’est remplie que de petits surdoués, car apparemment les génies s’acquittent bien de la difficulté. Frédéric, lui, n’y comprend rien ! Cela a pour effet de le terroriser davantage encore. À présent, c’est son tour ! La maîtresse s’affale sur le pupitre, derrière lequel, l’enfant n’en mène pas large.
- « Neuuuuu », « illyyyyy », questionne-t-elle ! ? 

Quelle chance ! Ça, il le sait, tu penses, c’est là où il habite
- Neuilly ! Claironne Frédéric, tout fier !

Frédéric n’a pas de chance, la réponse attendue était « NI » La maîtresse visiblement dubitative, ne comprend pas le rapport entre la question qu’elle a posée et la réponse que l’enfant lui a faite. Elle marque d’abord un temps d’arrêt. Puis, perplexe, se redresse, lui tourne le dos et en s’éloignant, marmonne à son encontre cette sentence définitive et sans appel :
- Qu’il est bête celui-là !

Mais l’enfant a très bien entendu. Et c’est la cassure, brutale, définitive ! Depuis cet instant là, dans la mémoire d’enfance de Frédéric il n’y a plus Rien … !.

 

 *  *  *

 

 

Lorsque l’enfant reparaît.

Octobre 1960

 

Une épaisse pénombre commence à tomber sur le col de la Perheux. Le vieux taxi, une antique traction Citroën toute noire, escalade péniblement la seule rue du village. Il faudrait plutôt parler d’un chemin, si étroit, en pente si raide, si raviné qu’il est.

Bellefosse, Béfoss en patois, est un de ces petits villages oubliés de la haute vallée de la Bruche. Il est situé dans les Vosges mais est rattaché administrativement au département du Bas-Rhin, donc à l’Alsace. La voiture se range maintenant devant la Mairie-école. Le bâtiment en pierres de granit régulières tranche nettement avec les autres maisons du lieu toutes à peu près bâties sur un même modèle. Une étable basse fermée d’une porte en demi-panneau, puis l’ouverture de la grange avec son arche toute ronde, en grès rose des Vosges et enfin d’étroites fenêtres donnant sur l’habitation principale. Le tout est coiffé d’un immense toit en auvent qui unit bêtes et humains en une même demeure. On peut en apercevoir plusieurs modèles tout autour de l’école. En raison de la forte pente, les fermes sont étagées, comme bâties les unes au-dessus des autres. Chaque maison surplombant la toiture de sa voisine, située en contrebas le long du chemin. Frédéric, qui s’extrait du taxi, dernier cocon qui le rattache à son passé, regarde autour de lui sans rien voir. L’environnement lui est pour l’instant étranger, mais dès lors qu’il met un pied au sol, il entre sans s’en douter dans une nouvelle vie, sa vie. Enfin ! Il l’ignore encore, mais sa mémoire s’est subitement remise à fonctionner. Les impressions, les odeurs, les sensations,  l’angoisse grandissante qu’il ressent à ce moment, tout contribue à le faire renaître. Cependant pour l’heure, on ne lui laisse pas le temps d’en prendre conscience.

Il y a plus urgent. Sa mère n’a que quelques minutes pour le remettre avec armes et bagages à ses nouveaux éducateurs, avant de s’engouffrer, tout aussitôt, dans le taxi, sans oublier de lui donner encore la consigne « d’être bien sage ». Comme si l’instant se prêtait à la rigolade ! Et déjà la voilà repartie !
Pensez, le train en gare de Fouday n’attendra pas !

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                                         Madame Wochenbrunner

Les deux complices dévalent le chemin du village. Arrivés presque en bas, ils peuvent deviner dans la pénombre la grande toiture basse de la « ferme Wochenbrunner ». À peine s’approchent-ils, à tâtons, de la porte d’entrée, faite de planches disjointes, que retentissent à l’intérieur les hurlements furieux d’une bête probablement féroce. Paul-André annonce précautionneusement à Frédéric.

- Au fait, on ne t’avait pas dit, madame Wochenbrunner a un chien !

 *  *  *

 - Entre Frédéric, tu es ici, chez toi !

Elle a conservé, probablement de sa Dordogne natale, une voix légèrement rocailleuse et quelque peu chantante qui plaît à Frédéric. Ce soir-là, elle ne lui a posé aucune question. Lui non plus, il n’a rien cherché à savoir. Ils se sont simplement adressé des politesses, quelques bonnes manières, dans le respect l’un de l’autre, s’observant, se souriant.....

 *  *  *

Que ses jambes sont lourdes lors de la montée du village. Est-ce à cause de la pente ou du poids du cartable ? Celui-ci est quasiment vide. Déjà, il aperçoit la haute bâtisse de l’école, encore plus haute, plus imposante vue d’en bas. Frédéric entre dans la cour toujours ouverte sur l’unique rue pentue du village. Les copains lui font une sorte de haie d’honneur. Dès qu’il est apparu, à la sortie du léger virage que fait, à mi-pente, le chemin montant, ils ne l’ont plus quitté des yeux, le scrutant de loin, le détaillant, l’évaluant sans mot dire. Chacun des pensionnaires se rappelle probablement trop bien le traumatisme qu’il a lui-même subi lorsqu’il a débarqué ici, voici à peine quelques jours. Une solidarité certaine se lit dans leurs regards. Il y a là cinq ou six élèves du cru ; Marlène, la seule fille, leur mascotte, un petit voisin de l’école, qui habite juste en dessous, trois plus grands, déjà en classe de fin d’études et, bien sûr, Paul- André. Du côté des pensionnaires dyslexiques, il y a Jérome, Hervé qui vient de Metz puis les frères Potié, Pierre et Auguste dont les parents sont agriculteurs près d’Amiens dans la Somme. Claude ainsi qu’André et enfin Daniel amené tous les jours de Rothau, par son père complètent l’effectif trop réduit de la classe selon les normes de l’Education Nationale. D’autres les rejoindront au cours de l’année …………….

 

  *  *  *

                                                   Madame.

Madame, c’est une alchimie
subtile et complexe faite d’autorité, d’ordre, de rigueur, de sens du
devoir et de conscience professionnelle. Tout cela dans un seul but,
atteindre ses objectifs. Toutes les contraintes et les rigueurs qu’elle
juge indispensables à la réalisation des ambitions qu’elle a pour ses
élèves, elle se les applique, d’abord à elle-même. Elle pousse le sens
de l’éthique et de l’équité à tel point, qu’elle se trouve quelquefois
face à des contradictions flagrantes. Elle peut être parfois perçue,
comme profondément dure et injuste. Mais personne n’a idée de
l’ampleur de son engagement.........

....... Elle Elle avait dû batailler ferme avec les élus : Député, Sous-Préfet, Maire, pour que, de haute lutte, elle parvienne enfin à obtenir qu’on ne ferme pas l’école de Bellefosse pour cause de sous-effectif. Elle avait dû parlementer avec les services sociaux pour monter, avec eux, ce projet jugé utopique par toute sa hiérarchie : la réinsertion d’enfants atteints de dyslexie.

Dyslexie ! Ce mot barbare, désignant une déficience scolaire aux causes méconnues de presque tous à l’époque, est le plus souvent jeté comme un anathème sur des enfants. Leurs particularités souvent mal définies en faisaient des rebuts du magnifique système éducatif engendré par la République. Au début de cette expérience, dans le village, ne disait-on pas, en baissant un peu la voix,
- Pensez, les pauvres, ils sont idiots……

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Le père Ignace

Sur le parvis de l’église, un père capucin, que l’on peut reconnaître à sa soutane de bure à capuchon marron resserrée à la taille par un épais cordon blanc, s’entretient vraisemblablement avec son bedeau. Manifestement, il est très irrité et attend le groupe de Bellefosse en retard. Dès qu’il les aperçoit, il s’avance vers eux,menaçant. ...........

 

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Le chemin de Blancherupt.

Sur le flanc de la colline qui fait face serpente un chemin que l’on devine, plus qu’on ne le voit. Il prend naissance au bas du village, monte d’abord très raide, se perd dans un bosquet, puis réapparaît et continue sa course jusqu’au sommet. C’est le chemin de Blancherupt. Frédéric ne le sait pas encore, mais désormais, deux fois par semaine, il l’empruntera pour se rendre à l’église le dimanche ou au catéchisme chaque jeudi.……

 

 

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Les carrioles.

Cet hiver, ils en avaient déjà fait l’expérience avec les skis et les luges artisanales. Avec la disparition de la neige, ils ont voulu varier les plaisirs des sports de glisse. Comme toujours l’idée leur avait été suggérée par les récits de souvenirs d’enfance de madame Wochenbrunner, au cours d’une veillée. Christian et Jacques, grands amateurs de karting, avaient immédiatement initié cette nouvelle activité.

La base de tout, c’est quatre roulements à billes que l’on enchâsse sur deux axes en bois. On relie ensuite les deux essieux par une planche en prenant soin d’articuler le train avant au moyen d’un boulon central. Enfin, on équipe la planche d’un siège. Et on obtient une carriole ! Quand, en plus, on a la chance de disposer d’une route en lacets, goudronnée et quasiment sans circulation, alors là, on s’éclate !

 

 

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Le repas d’escargots.

Pendant toute la durée de la saison des pluies, ils avaient fouillé les prés et le jardin potager, longé les murs de pierre, scruté les creux des troncs d’arbres à la recherche de centaines d’escargots. Madame Wochenbrunner, chef d’orchestre de cette opération, en avait supervisé toutes les phases depuis le ramassage.…………..

 

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Le ciné-club.

Une fois par mois, le samedi, pensionnaires et habitants du village descendent à l’école de Waldersbach pour le ciné-club. Monsieur en est l’animateur et le projectionniste. Il extrait de son coffre l’imposant projecteur et l’installe sur deux tables empilées. Les élèves accrochent l’écran au tableau noir et disposent les chaises. Les grandes bobines du film de la semaine qui ont été livrées le jour même sont là dans leurs boîtes de métal argenté. Les films en noir et blanc, mais déjà parlants, ne sont pas de première jeunesse et ont le plus souvent un caractère éducatif. Monsieur fait toujours…………….

 

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Tout change......

Tout change… Pour Frédéric, l’heure n’est maintenant plus à la rêverie. Ses efforts doivent tendre à combler ses dernières lacunes, à se créer de nouveaux réflexes, à enfin remplir sa tête, à réviser, mémoriser, répéter toujours les mêmes choses. Sans relâche, sans faiblesse. Il s’y emploie tant et tant que cette année-là passera pour lui comme dans un rêve, si courte, si pleine, si dense, si éphémère. À peine a-t-il quelques souvenirs de cette classe austère, de Monsieur si exigeant, parfois dur même, de ce banc inconfortable, de ces cahiers raturés, de ces leçons interminables, de ces succès ou de ces échecs, si nombreux.……..

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Puis c’est le jour tant attendu, tant redouté. Frédéric et quatre pensionnaires : André, Didier, Hervé et Dominique, plus deux autres élèves du cru, sont en route pour Schirmeck répartis dans deux voitures. Déjà les véhicules se rangent devant le bâtiment de l’école communale. Frédéric est plus mort que vivant. Il est maintenant placé au pied du mur. Les épreuves du Certificat d’études primaires commencent………..

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EPILOGUE

 Quinze jours plus tard, Frédéric quittait définitivement Bellefosse, le Ban de la Roche, Madame, Monsieur, la nouvelle maison, sa chère madame Wochenbrunner, les copains, sa vie, ses rêves, tout ce qu’il avait tant aimé au cours de ces trois années. Désormais sa tête était enfin pleine de souvenirs. Il avait durant son séjour ici pu se construire une vraie mémoire d’enfant. Celle dans laquelle dorénavant, il puiserait toute sa force de caractère, toutes ses références, celles qui à l’avenir lui permettraient de prendre tout au long de sa vie d’adulte les bonnes décisions. À présent il a une histoire, il existe !

Frédéric Witté

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Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris.

Son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux,

Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être

Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,

Innocent et gracieux !

 

(Victor Hugo)