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Par Stéphanie Thuillier Orthophoniste
C’est à la fin du XIX ème siècle que des
médecins, neurologues, ophtalmologues, décrivent des enfants
« particuliers », à l’intelligence préservée, aux compétences
intéressantes dans le domaine mathématique, mais chez qui la lecture est
laborieuse et l’écriture des mots souvent aberrante. Différentes observations
médicales concernant l’adulte ont orienté les hypothèses explicatives de ce
phénomène.
En effet des neurologues de l’époque avaient constaté une perte
exclusive de la faculté de lire et écrire chez des adultes qui avaient subi un
accident vasculaire cérébral ou un traumatisme crânien, ayant entraîné une
lésion cérébrale. Ils établirent alors un lien entre la lecture et le
fonctionnement de certaines zones du cortex cérébral.
Ainsi est
né le postulat selon lequel, sans atteinte cérébrale acquise (sans accident
particulier), un dysfonctionnement neuronal précoce pouvait engendrer une
difficulté isolée dans l’apprentissage du langage écrit chez l’enfant.
Au début du
XX ème siècle, Samuel Torrey Orton, neuropsychiatre américain, utilisera le
terme de « cécité congénitale des mots » à l’encontre des enfants
présentant un trouble spécifique de la lecture.
Si la
dyslexie est reconnue et décrite depuis plus d’un siècle, elle a néanmoins
engendré nombre de controverses quant à son origine. D’aucuns revendiqueront
une origine psychologique du trouble, celui–ci devenant alors l’expression d’un
blocage psychoaffectif. Aujourd’hui il apparaît clairement que la dyslexie est
liée à un dysfonctionnement neurodéveloppemental.
La dyslexie représente un trouble spécifique de la lecture -le plus souvent
associé à la dysorthographie, trouble spécifique de l’orthographe- en l’absence
de déficience mentale, sensorielle (auditive ou visuelle) ou psychologique.
Elle se manifeste durablement et indépendamment d’une carence environnementale
comme un milieu socio-culturel défavorisé ou une méthode d’apprentissage de la lecture
inadéquate, bien que ces derniers facteurs puissent aggraver les troubles.
La dyslexie
concernerait aujourd’hui 6 à 8 % de la population d’âge scolaire, ce
pourcentage excluant de simples retards ou des difficultés d’apprentissage ne répondant
pas aux critères de la définition.
Ces trente dernières années, les études en génétique et en imagerie
fonctionnelle cérébrale, ont permis de préciser la composante en partie
héréditaire mais aussi neurobiologique de la dyslexie.
En
outre il
a été révélé que le principal
dysfonctionnement commun aux dyslexiques consiste
en un traitement déviant des sons de la parole. La
discrimination fine et la
bonne catégorisation des sons, capacités
prérequises à l’apprentissage de
l’écrit, font ainsi souvent défaut aux dyslexiques.
Cette difficulté de
traitement a été objectivée par
l’échec à différentes tâches
proposées lors de
protocoles d’études mais aussi par l’observation en
IRM (imagerie par résonance
magnétique) d’une réduction de
l’activité cérébrale de certaines zones du
cortex (périsylviennes gauches), sous-tendant ce type de
traitement.
Lire c’est reconnaître des mots mais
aussi de manière préalable assembler des sons d’après un codage graphique. Si
la lecture consiste en l’association d’une unité graphique (a, p, ch, ph, oin,
gn…) et d’un son, il faut auparavant être capable d’isoler et reconnaître des
sons différents, puis les associer, les mémoriser afin de former un mot pour
donner finalement un sens à celui-ci. Un traitement déficient des sons engendre
en lecture des correspondances approximatives entre graphèmes (unités
graphiques du langage écrit : ch, ph, oi…) et phonèmes (les sons de la
langue orale): le « b » est lu « p », « t » est lu
« d »…
L’orthographe
suit le processus inverse, celui de faire correspondre une suite de phonèmes à
une suite de graphèmes ; mais là encore, si des sons proches sont mal
individualisés, des erreurs de transcription apparaîtront (« gare »
sera écrit « care » par exemple).
L’acquisition
initiale et fondamentale, dans l’acte de lire, des correspondances entre
graphèmes et phonèmes s’accomplit ainsi de manière imprécise et lente ;
elle retarde alors l’encodage d’un stock de mots et l’automatisation du
déchiffrage qui permettent eux-mêmes un accès rapide et efficace au sens de ce
qui est lu.
Chez un
lecteur déjà accompli, soit d’un niveau de fin de CE1, lire devient la
reconnaissance en un temps minimal d’un mot en fonction de ses différentes
caractéristiques visuelles et phonétiques et l’accès à sa signification. Si la
tâche de reconnaissance initiale des mots est inexacte ou ralentie, on imagine
combien la lecture d’un texte et sa compréhension peuvent poser problème au
dyslexique en terme de coût. Plus le déchiffrage est laborieux moins le lecteur
est disponible pour comprendre ce qu’il est en train de déchiffrer.
Depuis toujours les enfants se rendent à l’école pour apprendre à lire, écrire
et compter ; la réalisation de deux de ces objectifs représente ainsi
d’emblée une épreuve douloureuse pour les dyslexiques.
Un tel
trouble peut engendrer une réelle souffrance, une dépréciation personnelle chez
un enfant parfaitement intelligent, qui ne comprend pas pourquoi il ne
parvient, comme les autres, à accéder à la langue écrite. Cette souffrance peut
s’accroître à mesure que l’enfant se trouve confronté tout au long de sa
scolarité à l’incompréhension du monde enseignant, à l’exigence et la
compétition scolaire, au dictat de l’écrit et aux attentes parentales. Le
regard porté sur l’enfant sera alors déterminant, regard de l’enseignant mais
aussi de sa famille.
Plus
l’enfant sera compris dans sa différence, plus il apprendra à vivre avec son
handicap, puisqu’il s’agit bien là d’un handicap, et plus il sera disponible
pour compenser ses difficultés par l’effort, la persévérance et la qualité de
ses compétences préservées. L’enfant dyslexique deviendra un adulte dyslexique,
qui se sera accommodé, au fur et à mesure du temps, de ses fragilités avec
l’aide d’une rééducation orthophonique longue et intensive, unique réponse
thérapeutique, d’une tolérance et d’une adaptation du milieu scolaire
(aménagements pédagogiques, voire orientation dans un établissement spécialisé
pour les dyslexies les plus sévères) et surtout d’un soutien familial.
Les premières réflexions quant à une adaptation possible de la pédagogie
scolaire ou rééducative face à la dyslexie apparaissent en France dans les
années 1950-60.
En Alsace,
un des projets les plus conséquents dans ce domaine fut celle de Melle Delaunay
au début des années cinquante. Professeur de philosophie, Mlle Delaunay se
passionne pour ce trouble, tente de mieux le comprendre et propose des outils
d’évaluation et de rééducation. Elle crée ainsi au Centre
Médico-Psycho-Pédagogique de Strasbourg un service de rééducation de la
dyslexie et le « Groupe d’étude de la Pédagogie Curative » qui
deviendra en 1959 « l’Association d’Orthopédagogues et de Psychopédagogues
Spécialisés dans la rééducation d’Enfants Dyslexiques » (ADOPSED). Les objectifs
de cette association seront l’information, la recherche et la formation de
rééducateurs ainsi que d’orthopédagogues.
Après une
première promotion de 13 rééducateurs de la dyslexie, agrées par la Sécurité
Sociale, plusieurs dizaines de personnes sont formées et obtiennent le
Certificat d’Aptitude à la Rééducation des Enfants Dyslexiques (CARED),
officialisé par le Ministère de la Santé Publique en 1965. Cette formation fut
dispensée dans d’autres grandes villes de France.
En 1972 le
Certificat de Capacité d’orthophoniste (CCO) se substituera au CARED ; les
trois puis quatre années de formation du CCO seront dispensées à partir de 1985
à la faculté de Médecine de Strasbourg. Depuis, l’ADOPSED poursuit ses
engagements dans la formation continue des professionnels de l’enfance
(orthophonistes, enseignants) et l’information au public.
L’autre
structure alsacienne référente dans le domaine de la dyslexie est l’IRP
(Institut de Rééducation Psychopédagogique) St-Charles de Schiltigheim. C’est
en 1958 que l’orphelinat St-Charles devient un établissement pour
dyslexiques et qui accueille, aujourd’hui encore, une soixantaine d’enfants en
internat et semi-internat. Ces enfants bénéficient actuellement d’une pédagogie
adaptée ainsi qu’une prise en charge pluridisciplinaire (orthophonique,
psychomotrice et psychologique).
Si les bonnes volontés ne manquent pas, des progrès dans les
réponses apportées aux dyslexiques sévères sont encore à espérer. En effet ils
relèvent le plus souvent de structures adaptées qui ne sont que trop rares en
France. Néanmoins le monde médical (médecins, chercheurs, orthophonistes) et
l’Education Nationale opèrent ces dernières années un rapprochement intéressant
qui, nous l’espérons tous, ira dans le sens d’une action de plus en plus
adaptée et efficace face à la dyslexie.
Stéphanie Thuillier
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